Les théories sur l’évolution de la peinture (3) : la critique sociologique du formalisme. par Gérard Magnette

Dans son livre « Manet, une révolution symbolique », Seuil,2013), Pierre Bourdieu (1930-2002) fait une critique du formalisme de Clement Greenberg. Tout en marquant son accord avec Greenberg sur le fait que chaque art évolue en creusant sa spécificité, Bourdieu cependant n’appréhende pas l’évolution de l’art comme allant « vers sa propre fin par sa propre logique » (p.144). Pour Bourdieu, la limite de l’analyse formaliste se trouve dans le fait qu’on ne peut pas comprendre une œuvre à partir d’elle-même, à partir de ses seules propriétés de forme.

 Que Manet essaie d’imposer la bidimensionnalité de la peinture ne s’explique que par des   « conditions sociales de possibilité dont l’analyse formaliste enregistre les effets sans les prendre en compte » (p. 154). Si Greenberg analyse l’évolution de l’art comme uniquement interne c’est, dit Bourdieu, parce que l’analyse formaliste ne prend pas en compte le fait que le champ* artistique a pour effet de s’autonomiser, de se rendre en partie indépendant des autres champs en se fermant sur lui-même. Et par là-même de rendre possible la croyance en l’art perçu comme autonome, comme si l’art n’existait que pour lui-même en évoluant indépendamment de tout son environnement social. C’est le fonctionnement même du champ artistique qui produit l’effet de l’invention de l’art comme « l’art pour l’art ». L’autonomie de l’art n’est donc pas indépendante des conditions sociales qui rendent possible cette autonomie. 

Pour Bourdieu, l’approche formalise constate cette autonomisation de l’art mais ne fait pas l’analyse des conditions sociales qui sont la cause de cette autonomisation. Elle constate et analyse l’effet en oubliant les causes. 

Pour Bourdieu, dans le cas de Manet, il s’agit d’une crise du système universitaire ayant pour effet la surproduction de diplômés, … « une des conditions de réussite de la révolution opérée par Manet réside dans l’existence d’une population de rapins qui lui ont fourni à la fois un moteur et un public » (p.158). La crise artistique provoquée par Manet n’est pas seulement une révolution artistique mais aussi une révolution sociale. Le Déjeuner sur l’herbe remet en question tout le système académique et le système étatique dont ce dernier dépendait. On ne peut donc analyser la révolution artistique de Manet uniquement à partir de celui-ci- comme le fait l’analyse formaliste, alors qu’il s’agit de « le mettre par rapport à ce contre quoi il s’est constitué », (p. 161). Il s’agit donc pour Bourdieu de faire l’histoire sociale de l’univers académique pour comprendre ce contre quoi Manet s’est construit, c’est-à-dire contre l’art académique (« l’art pompier ») entièrement gouverné par l’État.

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*champ : le champ est un microcosme social relativement autonome. Chaque champ social a sa logique et est régi par des règles (de concurrence, de compétition…) qui lui sont propres. Il se caractérise par la poursuite d’une fin spécifique. Ainsi, la loi qui régit le champ artistique (« l’art pour l’art ») est différente de celle du champ économique (« les affaires sont les affaires »).

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